Le syndrome de l’imposteur : quand les pros de l’enfance deviennent managers

Temps de lecture : 5 minutes

Elle s’appelle Camille. Elle est éducatrice de jeunes enfants, ou puéricultrice, voire auxiliaire de puériculture. Ce qui est sûr, c’est qu’elle est reconnue dans son équipe. Engagée, compétente, appréciée des enfants, des familles, de ses collègues. Un jour, une opportunité se présente : un poste de direction dans une crèche. Le genre de proposition qui donne le vertige, entre fierté, appréhension, et envie de faire bouger les lignes.

Alors elle dit oui.

Et au début, tout le monde la félicite. Elle se sent légitime, portée par son expérience de terrain. C’est une belle reconnaissance, un signe qu’elle avance, qu’on lui fait confiance.

Mais voilà. Très vite, elle découvre un autre monde. Un monde où les réunions s’enchaînent, où les tableaux Excel prennent le pas sur les temps de lecture, où les attentes des gestionnaires – privés, associatifs, publics – sont aussi pressantes qu’inflexibles. Un monde où l’on parle de taux de remplissage, d’indicateurs RH, de gestion des absences, de turn-over, de budget. Un monde où, parfois, on devient celle “à cause de qui” les choses vont mal.

Un métier… puis un autre

On parle souvent du poste de direction comme d’une “évolution”. Mais est-ce vraiment le cas ? Car ce n’est pas seulement un changement de poste : c’est un changement de métier.

Prendre soin des enfants, accompagner les familles, soutenir les collègues… tout cela reste important, bien sûr. Mais la réalité du management impose d’autres priorités, d’autres postures. On attend de Camille qu’elle pilote, qu’elle coordonne, qu’elle régule, qu’elle recrute, qu’elle anticipe. Et qu’elle tienne. Toujours.

Or, bien souvent, elle n’a pas été formée à cela. Elle reçoit un “parcours d’intégration”, parfois quelques jours de tutorat. Mais le management ne s’improvise pas. Il s’apprend. Il se travaille. Et il faut plus que de la bonne volonté pour y arriver.

Quand le doute s’installe

Et c’est là que le fameux “syndrome de l’imposteur” peut surgir. Quand l’équipe doute. Quand la hiérarchie critique. Quand la solitude devient pesante. Quand les outils manquent. Quand le corps lâche aussi, parfois.

Elle fait tout pour bien faire. Elle écoute, elle recadre, elle organise, elle absorbe. Et pourtant, rien ne va vraiment. Les absences s’accumulent, les tensions montent, le lien avec l’équipe se tend. Elle entend que “c’était mieux avant”, que “depuis qu’elle est là, c’est plus pareil”. Et en elle, ça se met à tourner en boucle : “Je ne suis pas faite pour ça. Je ne sais pas faire. Ils vont finir par s’en rendre compte.”

Camille se demande si elle est à la hauteur. Elle se sent responsable de tout ce qui ne va pas. Les arrêts maladie ? “C’est qu’elle ne soutient pas assez ses équipes.” Les difficultés de recrutement ? “C’est qu’elle ne sait pas fidéliser.” Le taux d’occupation qui baisse ? “C’est qu’elle n’est pas assez commerciale.”

À force d’être prise en étau entre des exigences multiples et contradictoires, Camille se met à douter. De ses choix. De sa posture. De sa place. Elle qui était si sûre d’elle sur le terrain devient incertaine dans ce nouveau costume.

Et pourtant, certaines y arrivent

Heureusement, tout n’est pas sombre. Certaines structures ont compris l’enjeu. Elles prennent soin de leurs responsables comme de leurs équipes. Elles offrent de vraies formations au management. Elles soutiennent les passages, les tâtonnements, les essais. Elles créent des espaces de parole, de soutien, de réflexivité. Elles permettent aux nouvelles responsables d’apprivoiser ce rôle, sans pression immédiate de performance.

D’autres, en revanche, peinent à offrir ce cadre sécurisant. On promet à Camille un poste de “référente technique”, alors qu’elle n’a même pas encore eu le temps de devenir référente pour elle-même. On lui demande de porter un projet sans lui donner de boussole.

Alors elle tient. Elle fait comme elle peut. Mais à quel prix ?

Réfléchir avant d’y aller… et surtout, se former

Prendre un poste de direction, ce n’est pas une promotion en soi. Ce n’est pas la suite logique d’un bon travail sur le terrain. C’est un autre métier. Et comme tout métier, il mérite une vraie réflexion… et une vraie formation.

Se former, ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité. Pour comprendre les enjeux, trouver sa place, acquérir des outils, construire sa posture de cadre. Pour ne pas s’effondrer. Pour rester fidèle à soi, sans renoncer à ses valeurs.

Parce qu’on ne naît pas manager. On le devient. Parce qu’au fond, ce que veut Camille, c’est continuer à prendre soin des enfants, bien sûr, mais aussi de ses équipes et d’elle-même.

Publié le 15 juillet 2025

Dominique ALBEAUX et Anne-Laure LARGEAU

1 Commentaire

  1. Sophie

    Merci pour l’article

    Réponse

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